Sociétés militaires privées et bases militaires étrangères en Afrique : les impacts sur la sécurité et la souveraineté africaines
David Mpanga (Avocat au sein de AF Mpanga), Murithi Mutiga (Directeur du programme Afrique au sein de International Crisis Group), Dr. Luka Biong Deng Kuol (chercheur principal au sein de Sudd Institute) et Dr. Ashraf Afzal (Professeur à Loughborough University) respectivement.
La table ronde « les Sociétés militaires privées et bases militaires étrangères en Afrique : impacts sur la sécurité et la souveraineté africaines » a réuni des praticiens militaires expérimentés, des spécialistes des politiques publiques et des responsables de groupes de réflexion afin d’aborder l’un des problèmes de sécurité les plus urgents et les plus controversés du continent : la prolifération des sociétés militaires privées (SMP) et des bases militaires étrangères en Afrique.
Dans son discours d’introduction, le modérateur a cadré la séance à la lumière de l’allocution de S.E. le Président Paul Kagame, qui a fait une mise en garde contre l’externalisation de la sécurité, en insistant sur le fait que la paix et la sécurité en Afrique « ne peuvent et ne doivent pas être externalisées ». Le phénomène étudié (l’externalisation des fonctions de sécurité aux militaires, contractants et installations étrangers) soulève des questions urgentes concernant la souveraineté, la capacité des États, leur légitimité et leur vulnérabilité aux luttes de pouvoir mondiales.
Comme indiqué précédemment, l’Afrique abrite actuellement des dizaines de bases militaires étrangères (Djibouti illustrant le modèle de « plateforme »), tandis que les SMP opèrent dans des zones de conflit et de ressources, fournissant la formation, la logistique, la protection des infrastructures et, de plus en plus, l’engagement militaire direct et les opérations d’influence. La table ronde a souligné que de tels arrangements ne sont pas simplement imposés, mais reflètent souvent des choix intentionnels des États africains, suscitant une réflexion plus approfondie sur les économies politiques locales et mondiales.
Lieutenant-Général (à la retraite) Daniel Sidiki Traoré
(l’ancien Commandant de la Force de la MINUSCA)
Fort de son expérience de commandement militaire, le Lieutenant-Général Traoré a ancré la prolifération des acteurs militaires étrangers dans l’héritage de la construction étatique coloniale, qui a privilégié les intérêts métropolitains et laissé les pays africains faiblement institutionnalisés et stratégiquement dépendants. Il a rappelé à l’auditoire que la construction nationale post-indépendance n’était pas un acte de bienveillance, mais plutôt une démarche égoïste des grandes puissances, un état d’esprit qui continue de façonner l’engagement international.
Dr Ashraf Afzal
Professeur à l’Université de Loughborough
Dr. Afzal a avancé l’hypothèse selon laquelle les SMP et les bases étrangères naissent souvent de lacunes perçues ou réelles en matière de capacités militaires et de sécurité. Si ces accords peuvent combler de réelles lacunes, notamment dans les États fragiles ou touchés par des conflits, il a fait une mise en garde contre les discours qui mettent indûment l’accent sur l’incapacité africaine, citant des cas historiques (comme celui du Rwanda) où des solutions militaires locales ont surpassé de puissantes forces étrangères. Pour Dr. Afzal, le principal danger réside dans la situation de crise, non réglementée et sous l’effet de la panique, provoquée par l’externalisation sous l’effet de panique, qui est sans garanties, et qui accroît la dépendance et engendre de nouveaux risques.
Dr. Luka Biong Deng Kuol
chercheur principal au sein de Sudd Institute
Dr. Luka Biong Deng Kuol a développé ce point, en situant les SMP et les bases étrangères dans un syndrome plus large de déficits de gouvernance, de capacités étatiques limitées et d’incapacité à contrôler les domaines de sécurité fondamentaux (terrestres, aériens, cybernétiques).
La table ronde a convenu que les environnements juridiques et politiques locaux permissifs, souvent caractérisés par un manque de surveillance et de stratégies de sécurité nationale, favorisent la prolifération d’acteurs de sécurité irresponsables.
Un fil conducteur essentiel était le lien entre les contractants militaires étrangers et les intérêts commerciaux, plus particulièrement dans le secteur des ressources naturelles. Traoré et Afzal ont tous deux souligné que les SMP sont fréquemment rémunérées sous forme de concessions minières ou de profits, créant un cercle vicieux où l’externalisation de la sécurité sape la légitimité de l’État et détourne les fonds publics. La question des bases étrangères a également été abordée dans le contexte de la concurrence entre les « grandes puissances » et de la recherche de corridors logistiques stratégiques dans les régions africaines riches en énergie et en ressources.
L’une des principales préoccupations de la table ronde concernait l’érosion de la souveraineté, tant formelle que substantielle. Dr. Kuol a soutenu que l’externalisation des services de sécurité à des entités à but lucratif crée des conflits d’intérêts, détourne des professionnels expérimentés de la sécurité de la fonction publique et, à terme, affaiblit les institutions étatiques. Cela peut également accroître la corruption et le décalage avec les priorités nationales. Dr. Afzal a ajouté une dimension technologique, avertissant que les armes contrôlées par logiciel et les doctrines externes ancrent des dépendances qui fragilisent encore davantage l’autonomie africaine.
Les discussions sur la souveraineté ont atteint leur paroxysme avec l’intervention de Louise Mushikiwabo, en provenance de l’auditoire, qui a examiné la pertinence de la souveraineté lorsque les États ne protègent pas leurs citoyens, voire leur portent atteinte. Tous les intervenants ont convenu qu’une véritable souveraineté doit être centrée sur les personnes, fondée sur une bonne gouvernance et orientée vers une prestation de services de sécurité équitables.
Mutiga (ICG) a insisté sur la sincérité : la prolifération des SMP s’apparente dans bien des cas à du « mercenariat d’entreprise », avec la terminologie des prestataires variant selon leur pays d’origine. Tout en reconnaissant que les SMP ont parfois permis des succès tactiques à court terme (comme en Sierra Leone), lui et Kuol ont affirmé qu’une dépendance à long terme sape la capacité et la légitimité de l’État, nourrit la méfiance interne et accroît le risque que des acteurs étrangers dictent les agendas politiques.
Il a souligné les risques particulièrement aigus lorsque les SMP s’impliquent dans des projets d’extraction de ressources et lorsque les guerres (comme au Soudan) se déplacent des périphéries rurales vers les capitales, dévastant les classes éduquées et le cœur institutionnel du pays, rendant le redressement exponentiellement plus difficile.
La table ronde a convenu qu’une grande partie du secteur reste non réglementée, fonctionnant sous le régime du droit des affaires, mais sans contrôle démocratique ni responsabilité publique. Le lien entre le soutien extérieur et les violations des droits humains a été reconnu, et les efforts en cours de l’Union Africaine pour réviser la convention de 1977 sur les mercenaires ont été cités comme des étapes importantes, mais incomplètes.
La table ronde a pris soin de nuancer le débat : si la plupart des participants s’accordaient à dire que les SMP et les bases devaient être des « outils de dernier recours » et utilisés temporairement, leur utilisation était justifiée dans certaines circonstances, à condition d’être correctement réglementée et liée à une stratégie nationale explicite. Toutefois, le recours à des acteurs extérieurs ne devrait jamais supplanter les efforts visant à mettre en place des institutions de sécurité étatiques compétentes, inclusives et légitimes.
L’importance de la technologie et de l’IA en tant que nouveaux domaines de concurrence (et de vulnérabilité potentielle) a également été soulignée, avec un appel à des positions et stratégies africaines proactives.
Cette table ronde a offert une évaluation encourageante des dilemmes de l’Afrique en matière de sécurité concernant les SMP et les bases étrangères. L’externalisation n’est pas simplement un héritage colonial imposé de l’extérieur ; elle est aussi le reflet des choix africains actuels, ancrés dans les déficits de capacité, d’unité et de gouvernance des États. Les coûts pour la souveraineté, la légitimité et la paix à long terme sont élevés, et risquent de s’augmenter avec l’intensification de la concurrence technologique et géopolitique.
L’appel à l’action de la table ronde : les dirigeants africains doivent élaborer des stratégies de sécurité sûres, fondées sur des données probantes et ancrées dans une large consultation sociale. Le continent devrait réguler et limiter les acteurs extérieurs de la sécurité, investir massivement dans les capacités nationales, favoriser la solidarité régionale et tirer parti des modèles traditionnels et innovants d’autonomie collective. Ce n’est qu’ainsi que l’Afrique pourra sortir du cycle de la dépendance et affirmer sa véritable capacité d’action dans un ordre international en rapide évolution.
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