Frappes de précision à l’ère numérique : Réinterpréter les capacités offensives et defensives
La table ronde, intitulée « Frappes de précision à l’ère numérique : réinterpréter les capacités offensives et défensives », a permis une évaluation importante et opportune de la confrontation stratégique de l’Afrique avec les technologies militaires contemporaines. Les participants issus des milieux de la défense, universitaires et politiques ont convenu que le paysage sécuritaire opérationnel de l’Afrique s’est considérablement complexifié. La distinction de plus en plus floue entre menaces conventionnelles et asymétriques (notamment le terrorisme, les cyberattaques et la criminalité transnationale) exige non seulement une adaptation technologique, mais aussi, et surtout, une transformation des cadres institutionnels, du capital humain et des cultures stratégiques.
L’un des thèmes centraux était qu’aucune technologie, aussi sophistiquée soit-elle, ne peut à elle seule garantir la dissuasion ou le succès opérationnel. La sécurité dépend plutôt de l’intégration de la technologie à la stratégie, à la doctrine et à la structure des forces, ainsi que de la qualité de l’expertise locale et de la flexibilité des organisations militaires. La table ronde a souligné l’essor et l’utilité des armes de précision, des drones et des systèmes réseaucentriques qui permettent théoriquement des frappes précises et la neutralisation des adversaires avec un minimum de dégâts collatéraux. Toutefois, ces innovations ne tiennent leurs promesses que lorsqu’elles s’accompagnent d’une formation rigoureuse, de modélisations et de simulations robustes, et d’un apprentissage institutionnel. Sans investissement dans le capital humain (les ingénieurs, les opérateurs, les tacticiens et les analystes qui transforment les plateformes en puissance militaire efficace), les armées africaines risquent de devenir de simples consommateurs de gadgets importés, avec peu de capacité à influencer les résultats ou à s’adapter à l’évolution des technologies et des menaces.
Un point récurrent des discussions concernait « l’exposition asymétrique » généralisée du continent. La plupart des pays africains restent dépendants des fournisseurs étrangers pour leurs technologies stratégiques, ce qui les rend vulnérables aux fluctuations des priorités et des intérêts des puissances extérieures. Cette dépendance est aggravée par la faiblesse des écosystèmes locaux de recherche et de développement et par une capacité insuffisante à innover, à s’adapter et à maintenir des systèmes militaires de haute technologie.
La table ronde a averti que la souveraineté à l’ère numérique est compromise lorsque le contrôle des systèmes, logiciels et chaînes d’approvisionnement stratégiques est confié à des acteurs extérieurs. Dans ce contexte, même l’acquisition d’armes de pointe peut davantage servir les objectifs stratégiques des États étrangers plutôt que la sécurité africaine elle-même. Pour atteindre une certaine autonomie, les pays africains doivent créer des départements de recherche et de développement endogènes, nouer des partenariats entre l’armée, le monde universitaire et l’industrie, et définir des cadres politiques qui privilégient l’autonomie technologique à long terme plutôt que les gains d’approvisionnement à court terme.
La valeur opérationnelle des armes de l’ère numérique est fondamentalement liée à la capacité des États à institutionnaliser une formation spécialisée. La table ronde a insisté sur la nécessité d’une formation continue en matière de ciblage, d’utilisation des systèmes d’armes, de cyberdéfense et la coordination des opérations conjointes et multidisciplinaires.
La simulation et la modélisation ont été présentées comme des outils essentiels pour traduire la théorie en pratique, permettant aux forces de tester des scénarios, d’adapter des tactiques et de répéter des opérations avant un engagement réel. Ces outils sont non seulement prudents financièrement, mais aussi essentiels pour favoriser une culture fondée sur les leçons apprises et une doctrine basée sur les preuves. Toutefois, les intervenants ont souligné la nécessité de démocratiser la technologie au-delà des unités spéciales d’élite ; pour que la précision soit efficace, les compétences tactiques et stratégiques doivent être réparties à tous les niveaux de commandement.
L’interdépendance et l’action collective ont été identifiées comme des défis et des impératifs pour l’avenir de la sécurité en Afrique. Les défis transfrontaliers (des cyber-incursions aux flux d’armes illicites et aux réseaux terroristes régionaux) ne peuvent être résolus de manière adéquate par des approches nationales fragmentées.
La table ronde a constaté que le secteur de la sécurité africaine peine à établir des coalitions régionales solides, fondées sur la solidarité, l’intérêt mutuel et la confiance. Les divisions entre États, parfois exacerbées par la coopération avec des acteurs extérieurs au détriment des voisins, freinent le partage d’informations et le regroupement des ressources nécessaires à l’acquisition de technologies, à la formation et à l’élaboration de doctrines à grande échelle.
Pour remédier à cela, les participants ont plaidé en faveur de normes juridiques et institutionnelles continentales, ou du moins supranationales, pour le renseignement, l’approvisionnement, la formation et la gestion des technologies émergentes. Des centres d’excellence régionaux, des initiatives de recherche conjointes et des cadres juridiques harmonisés ont été recommandés afin de promouvoir l’efficacité, la confiance et la dissuasion collective.
Un autre problème connexe est la fragmentation de la base industrielle et du savoir de défense de l’Afrique. La table ronde a déploré la rareté (et encore plus la rareté de la coordination) des institutions chargées de combler les lacunes technologiques. Souvent, la production et l’innovation locales sont freinées par des obstacles réglementaires, un financement insuffisant ou un manque de vision, reléguant l’Afrique au rang de marché plutôt que de source de nouvelles technologies militaires.
Le coût des infrastructures de sécurité numérique a été reconnu comme prohibitif, mais les membres de la table ronde ont insisté sur la nécessité de mesurer les coûts d’investissement et le rapport qualité-prix obtenu grâce à des forces efficaces et précises. Les acquisitions stratégiques doivent être guidées par une évaluation minutieuse des besoins opérationnels, des contraintes environnementales, ainsi que du potentiel d’adaptation locale et de recouvrement des coûts. Afin d’optimiser le retour sur investissement, la collaboration intellectuelle entre les planificateurs militaires africains, les chercheurs universitaires et le secteur privé a été encouragée afin de favoriser le développement local en matière de solutions évolutives et adaptées au contexte.
La table ronde a également reconnu l’importance d’une solide connaissance de la situation, rendue possible par des capteurs en réseau (une surveillance permanente et une analyse des données en temps réel), comme pilier essentiel de la dissuasion moderne. Les progrès des technologies numériques permettent une prise de décision plus rapide et une application rapide de la force, mais uniquement s’ils sont associés à un personnel bien formé et aux systèmes d’informations vigoureux. Face à la fluidité des menaces actuelles, le secteur de la sécurité africain doit rester adaptatif, en évaluant et en actualisant régulièrement les technologies et les tactiques grâce à des boucles de rétroaction institutionnalisées.
En bref, la session a clairement montré que l’Afrique doit encore réfléchir à son approche de la dissuasion, de l’attaque et de la défense à l’ère numérique. Cela implique non seulement l’acquisition de nouveaux équipements, mais aussi, et surtout, le développement du capital humain, l’innovation institutionnelle et les partenariats régionaux nécessaires pour posséder, exploiter et adapter en permanence des capacités de pointe.
L’autonomie stratégique ne se concrétisera pas par l’adoption passive de solutions étrangères, mais par une collaboration active, une recherche et un développement endogènes, et un engagement commun en faveur de la solidarité et du partage des connaissances à travers le continent. Ce n’est qu’à cette condition que l’Afrique pourra sortir la masse pour devenir un centre des innovations militaires et de sécurité, en veillant à ce que ses ressources, ses talents et ses choix stratégiques servent les intérêts et les aspirations de ses propres peuples plutôt que ceux d’acteurs extérieurs.
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