Les articles médiatiques internationaux : le coût d’une représentation erronée de l’Afrique

Mme Ebba Kalondo (ancienne porte-parole de la Commission de l’Union Africaine), Mme Moky Makura (Directrice Exécutive d’Africa No Filter) et Mme Jackie Lumbasi, respectivement

Les articles médiatiques façonnent les réalités. Nulle part cela n’est plus important et controversé que dans la couverture médiatique de l’Afrique, où les représentations médiatiques internationales et locales ont des impacts graves sur l’investissement, la légitimité politique, la sécurité et la perception que les Africains ont d’eux-mêmes. La table ronde, animée par la personnalité médiatique Jackie Lumbasi, a réuni Mme Ebba Kalondo (ancienne porte-parole de la Commission de l’Union Africaine) et Mme Moky Makura (Directrice Exécutive d’Africa No Filter) pour une discussion importante sur les coûts de la fausse représentation et l’urgence pour les Africains de se réapproprier leurs histoires.

Mme Moky Makura

Directrice Exécutive d’Africa No Filter

La présentation de Moky Makura s’appuyait sur un argument économique percutant. Africa No Filter (son organisation qui promeut le changement des articles, a quantifié le coût des stéréotypes médiatiques négatifs persistants : environ 4,2 milliards de dollars par an d’intérêts excédentaires sur les prêts en Afrique. Ce chiffre, fruit de nombreuses années de recherche, montre comment l’attention disproportionnée accordée par les médias à la violence, à la corruption et à l’instabilité lors des élections africaines (par rapport à leurs pairs mondiaux) alimente la « prime de risque » appliquée à la dette souveraine africaine. Le message sous-jacent : les articles médiatiques ne sont pas abstraits : ils augmentent concrètement le coût des affaires, limitent les investissements et ralentissent le développement. La perception des investisseurs est influencée à au moins 10 % par le sentiment médiatique, ce qui démontre que les articles et les gros titres jouent un rôle bien réel dans le financement international.

Mme Ebba Kalondo

Ancienne porte-parole de la Commission de l’Union Africaine

L’intervention d’Ebba Kalondo a situé le paysage médiatique mondial actuel dans ses origines coloniales et impériales. Les agences internationales comme Reuters et l’AFP ont été créées non pas pour servir les publics africains, mais pour promouvoir les intérêts du commerce, de l’empire et de l’État occidental par la transmission rapide des prix des matières premières et, plus tard, par la médiation de la guerre et de la diplomatie.

 

Cet héritage perdure : à ce jour, les agences de presse internationales et les correspondants étrangers demeurent la principale source d’informations africaines, tant pour la consommation internationale qu’africaine. Le journalisme local africain s’appuie souvent sur ces agences pour ses reportages transfrontaliers, ce qui renforce l’ancrage des cadres et des priorités externes.

Makura et Kalondo s’accordaient tous deux à dire que le journalisme (et les informations elles-mêmes) est en pleine transformation. L’objectivité et le reportage factuel sont détériorés par la montée en puissance d’un article d’opinion et d’indignation. Les médias, en particulier les réseaux sociaux, amplifient désormais les sentiments du public, privilégiant l’émotion et la controverse au détriment de la profondeur et de la vérité. La structure de l’économie numérique – où les clics, les mentions « J’aime » et les partages génèrent des revenus – favorise le sensationnalisme, les stéréotypes et la colère.

La médiation algorithmique complique encore les choses. Kalondo a illustré comment des plateformes comme Grok sur Twitter peuvent rapidement modifier les articles numériques, reflétant parfois même les préjugés ou les intérêts politiques de leurs propriétaires. Ceci est particulièrement préoccupant pour l’Afrique, où seule une faible proportion du contenu en ligne est créée par des Africains. Selon Makura, seulement 3 % environ du contenu de Wikipédia couvre l’Afrique ; une proportion encore plus faible est écrite par les Africains eux-mêmes. Ce vide est comblé par des voix et des perspectives extérieures, ce qui signifie que l’intelligence artificielle et les moteurs de recherche mondiaux renforcent, reproduisent et amplifient les stéréotypes hérités, à moins que les Africains eux-mêmes ne génèrent activement du contenu.

Un thème central de la discussion était la propriété : à qui appartiennent les histoires sur l’Afrique ? Qui contrôle les plateformes ? Qui fixe les frontières linguistiques et culturelles des informations en ligne ? Makura a soutenu que pour que les Africains changent le discours, il est essentiel d’investir dans des médias africains résilients et fiables, capables de rivaliser avec des géants mondiaux comme la BBC. Sans cela, même les journalistes africains les plus brillants ont tendance à être attirés par des agences internationales mieux dotées en ressources, ce qui affaiblit encore davantage les capacités locales.

Kalondo a porté le débat à un autre niveau en soulignant l’importance de la souveraineté linguistique. Alors que les grands modèles linguistiques (MLM) et l’intelligence artificielle deviennent les arbitres du sens en ligne, les Africains risquent non seulement de perdre le contrôle de leurs articles, mais aussi de leurs langues elles-mêmes. Les risques culturels, existentiels et sécuritaires sont immenses : si les langues et les contenus africains sont sous-représentés dans les ensembles de données qui alimentent l’IA, la capacité du continent à façonner les articles mondiaux et à garantir sa citoyenneté numérique sera fondamentalement compromise.

De manière frappante, les recherches de la table ronde ont révélé comment les médias africains qui couvrent d’autres pays africains se contentent souvent d’agréger et d’amplifier le contenu des dépêches mondiales. Il a été constaté que les journaux ghanéens traitant le contenu nigérien (et inversement) s’appuyaient massivement sur des sources étrangères telles que Reuters, l’AFP ou d’autres sources similaires, renforçant ainsi l’étroitesse et la focalisation sur la crise de l’Afrique auprès des publics tant étrangers que locaux. Cela crée un cercle vicieux : les acteurs extérieurs fixent l’ordre du jour, et les médias africains le reproduisent, soit par manque de ressources, soit par manque d’accès, soit par manque de confiance dans leurs propres articles.

À cela s’ajoute la réalité économique : la plupart des formations journalistiques, de la production de contenu et des recherches sur le journalisme africain sont financées par des agences non africaines. Cette situation façonne encore davantage les priorités éditoriales, les normes de formation et même l’image que les journalistes africains se font d’eux-mêmes, renforçant l’idée que « l’Occident est le meilleur » et décourageant les investissements dans les plateformes panafricaines locales.

La table ronde a clairement démontré que les articles médiatiques ont des implications bien au-delà de l’image et de la réputation : ils affectent la sécurité humaine, la stabilité politique et la souveraineté nationale. M. Kalondo a averti que le langage, amplifié par les médias et les algorithmes, peut constituer des armées ou inciter à la guerre, comme en témoigne l’histoire du Rwanda avec la Radio Télévision Libre des Mille Collines (RTLM). Alors que les jeunes se forgent de plus en plus leur identité en ligne, le risque est que les seules histoires accessibles soient celles définies par d’autres, dépeignant souvent l’Afrique comme dépendante, divisée ou condamnée.

Les intervenants ont également reconnu le changement. L’essor des « créateurs de contenu d’actualité », des Youtubeurs et des plateformes de narration panafricaines a démocratisé l’autorité narrative, donnant plus de pouvoir aux jeunes et donnant naissance à des articles de résilience, d’entrepreneuriat et d’espoir. Des initiatives comme Africa No Filter soutiennent ces nouveaux narrateurs en proposant des ressources et un mentorat en dehors des salles de rédaction traditionnelles et en s’efforçant d’intégrer au monde numérique des voix diverses et locales.

Les intervenants ont soutenu que pour façonner l’avenir des médias et des articles africains, il est essentiel d’investir dans les capacités médiatiques africaines en soutenant les marques locales comme des sources fiables et indépendantes, capables de définir l’agenda et de concourir pour attirer les publics et les talents. Les Africains devraient enrichir la sphère numérique de leurs propres perspectives en créant et en publiant des contenus reflétant l’ensemble de leurs réalités, en utilisant de multiples langues et plateformes.

Parallèlement, il est crucial de revendiquer la souveraineté linguistique et celle de l’IA/des données ; les nations et les institutions africaines doivent œuvrer pour que leurs langues, leurs idiomes et leurs vérités soient intégrés aux algorithmes du futur en soutenant les initiatives de numérisation, de traduction et de modélisation des langues africaines. Soutenir l’éducation aux médias et la consommation importante est également essentiel, car le rôle de narrateur incombe de plus en plus à chaque citoyen ; la formation doit refléter l’ère numérique, aider les individus à décrypter la désinformation et encourager un engagement critique envers les contenus. En fin de compte, il est nécessaire d’adopter une approche narrative « intégrant l’ensemble de la société », car changer le récit est un projet commun impliquant les gouvernements, la société civile, les services de sécurité, les jeunes et les créateurs de contenu ; un projet qui ne peut être sous-traité ni imposé de l’extérieur.

La table ronde a clairement mis en lumière comment la représentation erronée de l’Afrique dans le monde n’est pas seulement une question d’image, mais aussi de coût économique, de légitimité politique, de souveraineté culturelle et même de sécurité. À mesure que le paysage des médias numériques se transforme, la stratégie de l’Afrique doit évoluer : vers l’appropriation, l’action et une multiplicité de voix qui racontent les histoires complexes et porteuses d’espoir du continent. Le défi à venir exige la capacité, la volonté et le courage de remettre les vérités de l’Afrique – écrites, orales et visuelles – au cœur d’un article numérique mondial.

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