Lieux sensibles aux conflits dans le monde: Sécuriser l’Afrique dans un monde fragmenté

ISCA 2025 Conference

La table ronde intitulée « Lieux sensibles aux conflits dans le monde : sécuriser l’Afrique dans un monde fragmenté », a réuni des voix diverses, notamment des dirigeants africains et internationaux, des diplomates et des spécialistes de la sécurité. Modérée par Mme Julie Gichuru (Présidente-Directrice Générale de Africa Leadership and Dialogue Institute (ALADI), la session a exploré les dimensions critiques de la sécurité actuelle et future de l’Afrique dans un contexte mondial marqué par la multiplication des conflits, l’évolution du multilatéralisme et la montée des pressions extérieures. 

S.E. Moussa Faki Mahamat

Président du Conseil Consultatif

S.E. Moussa Faki Mahamat, ancien Président de la Commission de l’Union africaine et Président du Conseil Consultatif de l’ISCA, a souligné l’ancrage historique des défis de l’Afrique, remarquant que lorsque des mécanismes juridiques et institutionnels existent, leur mise en œuvre et leurs solutions autonomes demeurent difficiles à atteindre. Le symbolisme du lieu de la réunion de l’ISCA, qui avait également accueilli la signature de l’accord portant creation de la Zone de Libre-Échange sur le Continent Africain (ZLECA), a été souligné, le reliant aux aspirations panafricaines. Pour S.E. Faki, le défi principal est la responsabilité africaine : se réapproprier son autonomie, réexaminer les modèles hérités et forger de manière créative la paix et le développement « par ses propres solutions ».

Ambassadeur Martin Kimani

Ancien Représentant Permanent du Kenya auprès des Nations Unies et Président-Directeur Général de The Africa Center

Ambassadeur Martin Kimani (ancien Représentant Permanent du Kenya auprès des Nations Unies et Président-Directeur Général de The Africa Center, dont le siège se situe à New York) a réitéré cet appel à des solutions africaines, soulignant le défi posé par la double source d’instabilité : les contradictions internes des États et les interventions extérieures. Il a souligné l’urgence d’un leadership stratégique et indépendant en Afrique, déplorant la prédominance de « l’expertise performative » et plaidant pour une « révolution du leadership », à la fois fondée sur des principes et la résistance face à d’immenses pressions. Il a cité le Rwanda comme un exemple de réussite en matière de transformation nationale et a souligné la nécessité de promouvoir un nouveau cadre de dirigeants africains résilients et axés sur les valeurs.

Victor Zhikai Gao

Vice-Président du Centre pour la Chine et la mondialisationVice President, Centre for China and Globalization

Victor Zhikai Gao (Vice-Président du Centre pour la Chine et la mondialisation) a fermement soutenu que l’Afrique devrait rejeter le choix binaire entre les puissances mondiales (États-Unis ou Chine) et utiliser plutôt ses propres ressources intellectuelles pour évaluer les acteurs extérieurs qui favorisent les intérêts africains. Citant le développement rapide de la Chine, Gao a conseillé à l’Afrique de privilégier la stabilité interne, la paix avec ses voisins et un développement continu axé sur les infrastructures et l’énergie. Gao a également fait une mise en garde contre le risque que l’Afrique passe à côté de la révolution en cours de l’Intelligence Artificielle (IA), proposant des solutions libres et une mobilisation continentale pour éviter une nouvelle forme de « fracture numérique ».

Marc Hecker

Directeur Adjoint de IFRI

Marc Hecker, Directeur Adjoint de IFRI, a constaté un glissement eurocentrique, passant de la centralité de l’Afrique post-11 septembre dans la lutte contre le terrorisme mondial à une focalisation renouvelée sur les rivalités entre les grandes puissances. Cette « éviction » de l’Afrique des agendas sécuritaires occidentaux, aggravée par une multipolarité accrue, exige des dirigeants africains qu’ils développent des partenariats diversifiés et évitent de devenir des pions dans des jeux géostratégiques plus vastes. Hecker a également insisté sur la « logique de marché » économique qui sous-tend l’offre et la demande de sécurité, notant une réticence croissante des pays occidentaux à s’engager dans de futures opérations militaires en Afrique.

La table ronde a critiqué le système multilatéral existant (le Conseil de Sécurité de l’ONU), le qualifiant de cadre hérité servant les intérêts des grandes puissances. Faki et Kimani ont tous deux cité l’exemple de la Libye et du Rwanda, où l’indifférence internationale, l’abus du droit de veto ou l’intervention directe ont eu des conséquences tragiques et déstabilisatrices pour l’Afrique. L’exclusion et le manque d’influence de l’Union Africaine au sein de ces systèmes ont été considérés comme des failles structurelles.

Kimani et Faki ont soutenu qu’il ne suffit pas d’insister sur la nécessité de « sièges à la table des négociations ». L’Afrique doit plutôt renforcer son influence institutionnelle, économique et stratégique grâce à l’unité continentale et à son engagement dans les enceintes internationales. Kimani a comparé l’aspiration à un siège au Conseil de Sécurité de l’ONU à « entrer fièrement comme un paon et en ressortir comme un poulet plumé », soulignant que la véritable influence réside dans le pouvoir et non dans la position. Faki a souligné que les modèles externes sont souvent inadaptés aux réalités africaines, ce qui oblige les Africains à réformer leurs systèmes politiques, sociaux et économiques pour une véritable appropriation et une légitimité.

Marc Hecker a plaidé en faveur d’un recours accru aux mécanismes sécuritaires régionaux, soulignant que le système mondial fondé sur l’ONU est de plus en plus instable et souvent rendu inefficace par le recours fréquent au droit de veto. Il a suggéré que les accords régionaux pourraient offrir des réponses plus rapides, plus adaptables et plus spécifiques au contexte aux défis sécuritaires, contournant l’impasse politique qui entrave l’action collective au niveau de l’ONU.

Les interventions du public ont mis en lumière la catastrophe humanitaire et sécuritaire au Soudan, avec 13 millions de personnes déplacées, 5 millions de réfugiés, ainsi que l’utilisation massive de drones et de mercenaires, dans un contexte de faible mobilisation africaine et internationale. Le délégué du Mali a établi un lien entre l’instabilité du Sahel et l’intervention en Libye, évoquant l’incohérence entre les États africains, les ingérences étrangères et des partenariats peu fiables.

Les intervenants ont appelé au rejet des influences extérieures prédatrices, au renforcement de la souveraineté et au développement de capacités nationales complémentaires en matière diplomatique, économique et militaire.

Moussa Faki a reconnu les « faiblesses institutionnelles » de l’Afrique et les ingérences extérieures persistantes, en particulier dans la guerre au Soudan. Il a appelé à une action africaine urgente et unie, à une meilleure gouvernance et à un renforcement des capacités diplomatiques.

Il y a eu consensus sur le fait que la sécurité et le développement durables du continent nécessitent une action africaine : des institutions auto-conçues, une évaluation critique des modèles importés et un leadership responsable, à l’écoute des besoins des citoyens. La voie à suivre ne consiste pas à revendiquer l’inclusion, mais à générer un effet de levier grâce à l’unité, à la force institutionnelle et à un État développementaliste.

Les dirigeants africains doivent éviter le piège d’un alignement exclusif à une puissance mondiale, en diversifiant habilement les partenariats pour servir les intérêts du continent. Dans un contexte géopolitique de plus en plus transactionnel, l’Afrique doit définir et défendre des intérêts clairs et réalisables en matière de développement économique, infrastructurel et technologique.

 L’intégration économique (par exemple, la Zone de libre Échange sur le Continent Africain) est essentielle à la paix et à la prospérité, en fusionnant les stratégies commerciales, infrastructurelles et sécuritaires. Les institutions africaines œuvrant dans les domaines de paix et de sécurité doivent être revitalisées, et garantir des positions africaines décisives, opportunes et unifiées aux niveaux continental et mondial. La solidarité (Ubuntu, Harambee) est considérée non seulement comme une pratique culturelle, mais aussi comme une pratique stratégique. La table ronde a appelé à un soutien pratique entre les États africains en temps de crise, avec des exemples tels que la contribution du Rwanda au G5 Sahel d’un million de dollars américain en 2019.

Il a été souligné que le système multilatéral mondial a peu de chances d’être réformé positivement en faveur de l’Afrique sans un poids et une unité africains internes. L’Afrique est maître de son destin, et non de son attente d’un secours extérieur.

La table ronde a présenté un compte rendu nuancé des dilemmes sécuritaires de l’Afrique dans un contexte de bouleversements et de fragmentation mondiaux. Plutôt que de se résigner ou de compter sur des solutions extérieures, les intervenants ont préconisé une approche pragmatique mais ambitieuse : renforcer l’appropriation, l’unité et l’innovation africaines. Les allocutions finales ont souligné que la sécurité et l’avenir de l’Afrique dépendent des Africains eux-mêmes, unis par leur vision, stratégiques dans leurs actions et courageux dans leur leadership. 

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