Instaurer la confiance pour les investissements intra-africains
M. Jean Guy Afrika PDG de l’Office pour la Promotion du développement au Rwanda, Prof. Atif Mian Professeur d’Économie à Princeton University
La table ronde sur le thème « Instaurer la confiance pour l’investissement intra-africain » a réuni des personnalités influentes pour explorer l’un des défis et opportunités les plus urgents du continent : comment instaurer un climat de confiance pour accélérer l’investissement et l’intégration économique entre les États et les peuples africains ? Modérée par Mme Fatmata Lovetta Sesay, Représentante résidente du PNUD au Rwanda, et avec la participation du Professeur Atif Mian, professeur d’économie à Princeton University, et de M. Jean Guy Afrika, PDG de l’Office pour la Promotion du Développement au Rwanda, la session a examiné les dimensions structurelles, institutionnelles et culturelles de l’investissement, de la confiance et de la prospérité durable pour une jeunesse africaine en pleine expansion.
La discussion a débuté par la reconnaissance de la réalité démographique et économique actuelle de l’Afrique, où l’explosion démographique des jeunes (60 % de la population du continent a moins de 25 ans) présente à la fois des promesses et des risques extraordinaires. Alors que seulement un quart des nouveaux entrants sur le marché du travail chaque année parviennent à trouver un emploi, et que la majorité des emplois sont créés dans le secteur informel, les intervenants ont reconnu qu’un investissement intra-africain responsable n’est pas simplement une question d’opportunité économique, mais une voie essentielle vers la stabilité sociale et la paix. Si rien n’est fait, le chômage et le sous-emploi élevés des jeunes risquent de saper la confiance dans les institutions, d’accroître la fragilité et de créer les conditions de l’extrémisme. À l’inverse, un investissement intra-africain réussi pourrait servir de puissant moteur de croissance inclusive et de résilience.
Réfléchissant au moment historique de l’Afrique, Mme Sesay a souligné le défi du séquençage : l’investissement renforce-t-il la confiance, ou la confiance attire-t-elle l’investissement ? Elle a noté que, dans la pratique, la relation est dynamique et itérative ; un investissement efficace contribue à renforcer la confiance, condition essentielle pour attirer les capitaux et les partenariats à long terme qui sous-tendent une croissance durable. S’intéressant au secteur informel, qui représente jusqu’à 85 % des emplois en Afrique, la table ronde a abordé la nécessité de repenser les mécanismes et les résultats de l’investissement.
Prof. Atif Mian
Professeur d’Économie à Princeton University
Professeur Mian a soutenu que, si l’informalité est depuis longtemps une caractéristique des économies en développement, une stratégie fondamentale doit consister à accroître les incitations à la participation au secteur formel, non pas par la force, mais par des réformes et des services qui rendent la formalité attractive : des systèmes permettant aux talents, à l’entrepreneuriat et aux capitaux de s’épanouir dans des environnements réglementés, transparents et porteurs de croissance. La formalisation, a-t-il suggéré, ne se limite pas aux recettes de l’État, mais est intimement liée au renforcement de la confiance. Autrement dit, lorsque l’activité entrepreneuriale est transparente et donc visible pour les prêteurs, les investisseurs et les autorités, il devient possible de constituer un capital réputationnel et de débloquer de nouvelles opportunités de croissance.
Mr. Jean Guy Afrika
PDG de l’Office pour la Promotion du Développement au Rwanda
Afrika a souligné la nécessité de fonder les politiques sur des données précises et une compréhension nuancée. Le secteur informel, a-t-il noté, n’est pas homogène : il comprend aussi bien des entrepreneurs survivalistes que des acteurs illégitimes. Les gouvernements doivent investir dans des capacités statistiques et de données modernes pour distinguer ces groupes, profiler et soutenir les véritables micro-entrepreneurs, et créer des points d’entrée pour la formalisation tout en luttant contre les activités illicites dans des cadres juridiques appropriés. Des exemples régionaux, tels que l’introduction de régimes commerciaux simplifiés pour les petits commerçants transfrontaliers en Afrique de l’Est, montrent comment l’innovation réglementaire et des réformes ciblées peuvent faciliter l’intégration progressive de l’informel dans le système économique global, tout en offrant protection et autonomisation plutôt qu’en imposant des mesures punitives.
La table ronde a reconnu que les infrastructures numériques (plus particulièrement les plateformes d’argent mobile) ont radicalement transformé le paysage du commerce informel, de l’inclusion financière et de la transparence. L’expérience africaine en matière d’argent mobile démontre comment la technologie peut commencer à attirer les acteurs informels dans des relations plus formalisées, créer des données précieuses et catalyser de nouveaux modèles économiques sans encourir initialement les lourdeurs bureaucratiques d’une formalisation « complète ». Toutefois, les intervenants ont également reconnu que les transactions mobiles sont souvent taxées au niveau des opérateurs de télécommunications et nécessitent une intégration plus ciblée dans les stratégies économiques nationales afin de maximiser les impacts sur le développement.
Abordant le niveau macroéconomique, la session a examiné les raisons pour lesquelles le commerce et les investissements intra-africains restent limités malgré des ambitions régionales telles que la Zone de Libre Échange sur le Continent Africain (ZLECA). Professeur Mian a expliqué que le « modèle de gravité » du commerce, dans lequel la proximité et la taille économique stimulent les échanges transfrontaliers, prédit que le commerce intra-africain devrait être bien plus élevé que ce qui est observé. Cette sous-performance persistante, a-t-il soutenu, résulte d’une combinaison de barrières tarifaires et non tarifaires, d’environnements réglementaires fragmentés, de faiblesse des infrastructures, de régimes juridiques disparates et, surtout, de fragmentation monétaire et macroéconomique. Il a fait valoir que les unions monétaires existantes en Afrique, en particulier celles liées à l’Europe, compromettent souvent la souveraineté macroéconomique, exposant les pays aux chocs externes et entravant leur capacité à ancrer l’inflation et la crédibilité de leurs politiques.
La solution, a-t-il suggéré, réside dans la création de banques centrales solides et fiables, leur conférant l’indépendance et la légitimité nécessaires pour gérer les anticipations d’inflation – une condition préalable essentielle à l’investissement à long terme et à la confiance dans l’environnement économique. La confiance des investisseurs est indissociable de la stabilité macroéconomique : des institutions budgétaires et monétaires crédibles témoignent de la stabilité et de l’avenir du paysage de l’investissement en Afrique.
Afrika a développé le potentiel transformateur d’investissements intra-africains réussis. Au-delà de l’augmentation de la productivité et des revenus, il a souligné que des chaînes de valeur régionales plus profondes, des infrastructures partagées (telles que les réseaux ferroviaires, énergétiques ou numériques) et des cadres réglementaires harmonisés peuvent favoriser des dépendances mutuelles qui augmentent le coût d’opportunité des conflits et réduisent considérablement les risques associés à l’activité économique transfrontalière.
Tirant les leçons de la création de l’Union Européenne, il a souligné que l’interdépendance matérielle – qu’il s’agisse du charbon et de l’acier ou de leurs équivalents modernes – peut remodeler les calculs des dirigeants politiques et économiques, créant ainsi des incitations à la paix et à la stabilité. Il a également noté que la stratégie de l’Union africaine consistant à utiliser les communautés économiques régionales (CER) comme piliers de l’intégration continentale est pragmatique, compte tenu de la grande diversité géographique, juridique et infrastructurelle du continent.
En réalité, l’intégration régionale constitue une étape préparatoire à l’intégration continentale, permettant aux pays et aux entreprises de développer la confiance, des systèmes partagés et des habitudes réglementaires par étapes gérables avant de passer à une échelle africaine.
Les interventions du public ont approfondi la discussion, incitant les panélistes à relier la théorie à des réalités concrètes, telles que l’impact de l’argent mobile sur la formalisation, le rôle crucial du secteur informel dans l’emploi des femmes et des jeunes, les effets de démonstration des projets d’infrastructures publiques et les compromis entre souveraineté nationale et intégration régionale.
Des exemples concrets, tels que les infrastructures routières qui catalysent le commerce local et réduisent la criminalité, ont illustré l’effet catalyseur et de renforcement de la confiance d’un investissement public visible. D’autres interventions ont souligné la nécessité d’une harmonisation réglementaire accrue, de capacités administratives au sein des institutions publiques et d’une politique volontariste visant à faciliter les liens interpersonnels, transcendant les frontières coloniales artificielles et les habitudes nationalistes profondément ancrées.
Concernant l’intégration, les deux panélistes ont mis en garde contre les fausses dichotomies. La voie de l’Afrique vers l’unité économique est nécessairement progressive, ancrée dans des CER solides qui servent de plateformes aux stratégies panafricaines. Les réussites du Botswana et du Rwanda montrent que la taille importe moins que la qualité de la réglementation, la cohérence des politiques, l’État de droit et un climat des affaires propice aux investissements.
En conclusion, Professeur Mian a insisté sur le fait que la confiance et une véritable intégration ne peuvent être instaurées uniquement par les élites ou par le biais d’accords économiques formels, mais nécessitent l’établissement de liens authentiques entre les peuples africains. Il a plaidé en faveur de politiques visant à accroître les échanges éducatifs transfrontaliers, à faciliter la mobilité étudiante et à favoriser les réseaux sociaux panafricains, capables de soutenir le tissu culturel et relationnel à long terme sur lequel reposent la confiance et la résilience économique.
La table ronde a clairement indiqué que l’instauration de la confiance pour les investissements intra-africains est une entreprise multidimensionnelle, nécessitant des réformes en matière de formalisation, de données, de numérisation, de qualité institutionnelle et de coordination régionale, ainsi que des efforts plus audacieux pour construire un récit panafricain de solidarité et d’objectif commun. Par-dessus tout, l’autonomisation de la population jeune et dynamique de l’Afrique est essentielle, non pas comme une simple considération secondaire ou une œuvre de charité, mais comme un moteur nécessaire de l’investissement, de l’innovation et de la capacité du continent à prospérer dans une économie mondiale complexe. Des initiatives telles que les pôles d’innovation de Tombouctou du PNUD illustrent l’énergie, la vision et les approches inclusives nécessaires pour ancrer la confiance, l’investissement et la transformation durable dans le prochain chapitre de l’histoire de l’Afrique.
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